En Corse, Whisky le chien écrasé à l’heure d’Internet

En Corse, Whisky le chien écrasé à l’heure d’Internet

Le 05/10/2013

Whisky est mort cet été, à Ajaccio, heurté par une voiture. Ce chien a été élevé au rang de martyr sur Facebook et de héros par « Corse-Matin ».

L’histoire se passe sur un bout de route corse, mais aussi sur le boulevard du Net. Au cœur de l’été, samedi 3 août, Facebook se met à bruisser de la découverte, sur le parking d’un ancien supermarché du quartier populaire des Salines, à l’entrée d’Ajaccio, d’un cadavre déchiqueté. La moitié de son corps a été arrachée, son ventre bâille. La dépouille a été prise en photo par une femme – anonyme – du balcon de son appartement et envoyée à la presse avant d’être postée sur Facebook. Le mail qui l’accompagne – posté d’une adresse non identifiable – indique que le corps « a été attaché à une voiture et traîné sur des centaines de mètres avant de se vider de son sang ».

La victime de ce calvaire ? « Une pauvre bête. » Au début, il ne s’appelle que « le chien des Salines ». C’est le nom du groupe Facebook créé quarante-huit heures après la mort de l’animal. Mais il devient aussitôt un martyr. « Si vous avez vu quelque chose ou si vous connaissez ce chien, merci de vous manifester » : l’appel à témoins joint au mail est immédiatement relayé par les réseaux sociaux, mais aussi Corse-Matin, qui précise que l’auteur des faits « a sans doute du souci à se faire », avec trois points de suspension. La photo qui accompagne le courrier est aussi largement diffusée sur la Toile, et tombe sous l’oeil de la fille du patron du centre équestre de Bastelicaccia, à quelques kilomètres d’Ajaccio.

Jean-Georges Casalta reconnaît aussitôt l’un de ses trois chiens, un gros bâtard sympa, croisé de labrador et de chien de berger, qui a justement disparu. Pas de doute, c’est Whisky. Whisky ? « J’ai travaillé vingt-six ans dans des discothèques et des établissements de nuit », nous répond Casalta, un nationaliste de la première heure, petite figure locale, qui, au milieu de ses 120 chevaux, accueille des tas d’animaux perdus. Pas la maison du bon Dieu, « la maison de ceux qui n’aiment pas trop l’être humain », précise cet ancien du Mouvement pour l’autodétermination, qui ne croit « plus trop aux hommes ni à la justice ».

Bonne gueule de gros toutou, pattes « grosses comme mon poing », décrit son propriétaire en joignant le geste à la parole, la photo de Whisky est affichée partout. Les associations de protection des animaux, et notamment la SPA, tiennent « à attirer l’attention de la population ajaccienne sur le caractère barbare d’un tel acte » et déposent plainte contre X pour torture. L’écologiste Jean-François Baccarelli, candidat à la mairie de Bastia, se mêle à la protestation des militants contre les maltraitances envers les animaux. Whisky devient la mascotte de Facebook, où « on » décrit son calvaire comme si on l’avait vécu. « On » en est sûr, l’animal a été torturé, et traîné par une corde sur plusieurs kilomètres. « On » est formel, l’auteur du carnage est un Maghrébin à scooter. Qu’importe si l’enquête n’est pas close et si tout cela est faux.

En Corse, pays de montagne et de chasseurs, le chien a une place à part. Et pas seulement les fameux cursinus, ces chiens insulaires au pelage tigré et à la truffe longue et noire, qui se vendent (se volent aussi parfois) à prix d’or. Dans les villages, on raconte encore des histoires de vendettas séculaires nées de l’oreille d’un cheval coupée ou d’un chien abattu. Au bar, sur la Toile, on voit bien ce qui, en ce mois d’août, révolte cette île où, après chaque assassinat, on s’entend rappeler : « Si toi tu ne sais pas pourquoi il est mort, lui le sait. » Ce qui choque, c’est la gratuité du calvaire rapporté par les médias. « Il s’appelait Whisky, il avait 7 ans et est mort pour rien », titre Corse-Matin au-dessus d’un long et joli portrait du chien, d’autant plus remarquable que le quotidien en consacre rarement aux victimes des fréquents règlements de comptes. Whisky est devenu le symbole d’une croisade « contre la chiennerie humaine », écrit le quotidien si populaire dans l’île.

« AVA BASTA »

Le matin, au « forum » de la radio corse Frequenza mora, le grand déversoir de l’humeur de l’île, un noyau dur s’active, s’outre et se scandalise. Il faut tout le savoir-faire de l’animateur et la vigilance du directeur de la station pour que l’émission – l’une des dernières où les auditeurs ne sont pas filtrés – ne dérape pas en appels au lynchage. « Je suis entièrement d’accord pour parler de chasse à l’homme, explique de son côté le maître de Whisky aux médias. Comme les autres, je participe aux recherches pour trouver des pistes, même si une enquête est ouverte par la police. Je reçois énormément de coups de téléphone, tous n’ont qu’une seule idée en tête, retrouver ceux qui ont fait ça. »

L’affaire prend tellement d’ampleur et attise tant les colères – une manifestation est prévue pour le 14 août – que la direction départementale de la sécurité publique de Corse-du-Sud décide d’allumer un contre-feu. Elle l’avoue aujourd’hui au Monde : pour le protéger, ses hommes ont fait croire que le conducteur de la voiture a été identifié. C’est faux, mais le piège fonctionne à plein. La presse relaie, encore.

Le 9 août, une semaine après les faits, un jeune homme de 25 ans, sans passé judiciaire et inconnu des services de police, selon la formule consacrée, se rend terrorisé au commissariat d’Ajaccio. Il raconte que, rentrant tard de son travail nocturne, il a dû heurter le chien errant au rond-point de Bastia, vers 2 h 30 du matin, que ce dernier est resté accroché sous la voiture, la patte coincée, que c’est en s’arrêtant à un feu et en apercevant la mine horrifiée des deux passagères arrière de la voiture d’à côté qu’il a compris qu’il se passait quelque chose. Et qu’il se serait débarrassé du chien sur le parking.

« Avant même que l’individu ne se présente, la piste de l’accident avait été privilégiée, car le rapport d’autopsie du chien ne faisait état d’aucun lien permettant de traîner volontairement le corps », fait savoir le parquet, tandis que les policiers promettent au jeune homme de garantir son anonymat et lui conseillent de se mettre au vert, au village. Saine prudence. Les internautes refusent en effet de croire à l’accident, et en tout cas pas aux aveux duconducteur. Comment peut-on traîner un chien de 50 kilos sur plusieurs kilomètres sans s’en apercevoir ? Pour la vox populi, le garçon, au mieux, était saoul. Les policiers l’ignorent, mais il a fait du rodéo sur le parking avec l’animal. Ah, c’est sûr qu’il a eu le temps, en une semaine, de réparer sa voiture…

« Des Ajacciens sont venus relever les traces de sang sur la route avec leur mètre pour prouver qu’il avait traîné le chien plus longtemps qu’il ne l’avait dit, comme dans « Les Experts » », la célèbre série télévisée, s’alarme encore aujourd’hui le commissaire Christian Ghirlanda. Sur Internet, la rage est telle que les administrateurs du groupe Facebook « Le chien des Salines » (4 800 personnes, 31 636 signatures et plus de 800 000 connexions) sont obligés de fermer sa page : « Il ne nous est plus possible de recevoir des insultes, de lire que certains mettent en doute notre intégrité (…). Sans compter ceux qui créent des groupes parallèles en déballant haine et propos injurieux car nous les avons bloqués pour ces mêmes propos. »

Loin d’être annulé, le défilé sur le cours Napoléon est maintenu. « De manif de protestation, on est passé à une manif de pression, analyse le commissaire Ghirlanda. Il ne fallait pas que l’auteur s’en sorte sans rien. » Quatre cents personnes selon la police, 700 selon les organisateurs, sans compter les nombreux chiens en laisse : malgré le retrait de la SPA, convaincue par la thèse de l’accident, c’est un rassemblement inattendu dans une île où les journées nationales d’action, notamment syndicales, sont peu suivies. « Je n’avais jamais vu ça depuis un an que je suis là », avoue le directeur de la sécurité publique d’Ajaccio. « Ava basta », « Plus jamais ça », disent les banderoles qui s’ébranlent de la place des Palmiers où le maire divers gauche d’Ajaccio, Simon Renucci, vient s’attarder avec les manifestants, tandis que le conseiller général de gauche François Casasoprana accompagne le cortège. « Pour apporter mon soutien au propriétaire du chien », dit-il.

INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ INSULAIRE

L’association Les Sans-Colliers de Corse a fait floquer des tee-shirts qui, sous la gueule du chien écrasé, célèbrent « la mémoire de Whisky ». « RIP », dit la légende des polos de ceux, moins nombreux, qui se sont réunis à Bastia sous la photo du chien : « Rest in peace », comme dans les westerns américains, les morceaux de rap ou les jeux vidéo. On sent la presse gênée, mais seuls les humoristes d' »A Piazzetta », un blog en langue corse, se moquent et donc s’inquiètent de l’insoutenable légèreté insulaire que raconte cette mobilisation inattendue. Une délégation est reçue, en bonne et due forme, par le secrétaire général de la préfecture de région, au palais Lantivy. Le cortège se dirige ensuite vers le palais de justice, pour « dénoncer les procédures qui n’aboutissent jamais ».

Celle-ci, pourtant, vient de connaître son épilogue. « Pas un non-lieu ! », précise le procureur de la République d’Ajaccio, Xavier Bonhomme, qui n’a pas classé l’affaire. « Parce que s’il n’y a eu ni strangulation ni torture, le conducteur a reconnu avoir senti un choc, argumente le magistrat, et aussi parce que l’autopsie montre que le chien n’est pas mort sous le choc, mais parce qu’il a été traîné sur plusieurs kilomètres et qu’il a donc souffert. »

Passible d’une amende de 450 euros, le jeune homme de 25 ans comparaîtra bientôt devant un tribunal de police pour avoir « involontairement donné la mort à un animal domestique ». Une décision qui n’a pas eu l’air, cette semaine, d’apaiser les esprits. « Si j’ai bien compris, nous ne sommes pas conviés à la fête. Tout cela se fait en catimini », grogne le propriétaire de Whisky, qui, après l’autopsie réclamée, a fait enterrer dans sa propriété l’oreille gauche de son chien – la seule intacte. Comme s’il se réveillait enfin d’un mauvais cauchemar, de ce fait divers de la folie moderne dans lequel il s’est plongé, Corse-Matin s’interrogeait enfin mercredi – à mots pesés ! – sur « un dossier étrange, où la violence faite à l’animal, être par nature innocent, a rallié plus de monde que celle visant les hommes au quotidien ». Comprendre : une île où la vie d’un homme vaut moins que celle d’un chien.

Source : Le Monde

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