Danièle Sallenave : « Y a-t-il des animaux heureux ? »

Danièle Sallenave : « Y a-t-il des animaux heureux ? »

Le 05/12/2013

25 intellectuels de tous bords se sont engagés en faveur d’un nouveau statut juridique de l’animal. Dont l’académicienne Danièle Sallenave.

Le Point : pourquoi avoir signé ce manifeste ?

Danièle Sallenave : il faut toujours qu’on s’explique sur les raisons de son engagement dans la « cause animale », parce qu’il est plus ou moins considéré comme l’envers d’une indifférence au sort des hommes ! Je ne conteste pas une hiérarchie dans les priorités, mais quelle idée se fait-on de l’homme, si l’on continue de définir les animaux comme des « biens », des choses, des « meubles » ? Et si le code civil leur refuse la qualité d' »être sensible » ? L’homme est une « personne » sans doute, mais il y a une continuité qui va de l’animal à l’homme, c’est justement cette qualité d' »être sensible », qui nous est commune. Et qui impose le respect de l’homme même quand il n’est plus « que cela ».

Aux animaux, elle n’est reconnue que quand ils ont un « propriétaire » ! C’est clairement tout à fait insuffisant. Du reste, je résiste même à l’idée qu’un être vivant puisse être ma « propriété » : être le propriétaire d’un animal, je l’accepte si cela veut dire que je suis responsable des dégradations qu’il commet, et si cela m’oblige à ne pas exercer sur lui des sévices. Mais je me sens tenue par ailleurs de respecter une certaine idée de la « liberté » de l’animal, qui n’est certes pas celle de l’homme, fondée sur la réflexion, la conscience, la délibération. Que l’animal soit soumis à l’espèce, à l’instinct, ne me donne aucun « droit » sur lui.

Quand on me demande en tout cas s’il est juste de parler de « droits » à propos des animaux, puisqu’ils n’ont pas de « devoirs », je réponds toujours : je suis sûre en tout cas d’avoir, moi, en ma qualité d’être humain, des « devoirs » envers lui.

Peut-on s’engager en faveur des animaux sans être végétarien ?

On va me dire : vous devriez aussi porter un masque, comme le font les Jaïns, pour être sûre de ne pas attenter à la vie des moucherons en respirant ! De fait, en dehors de son importance philosophique, la question d’une définition de l’animal est très concrète : elle renvoie à l’encadrement juridique de deux situations : l’expérimentation médicale, l’élevage et l’abattage d’animaux pour l’alimentation.

Je signe le manifeste et je mange de la viande. Est-ce qu’il y a une contradiction ? Non. L’homme est un animal et, comme beaucoup d’animaux, il se nourrit, entre autres, de viande. L’élevage des animaux ainsi que leur mise à mort sont nécessaires (ce n’est pas la même chose pour la chasse et, déchaînons la foudre, la corrida !) : il faut le redire calmement, et ne pas rêver d’une transformation radicale dans notre mode de subsistance. Mais l’homme, en même temps, n’est pas un animal : il ne consomme pas la viande comme un lion dévore un buffle. Sa qualité d’être humain se mesure alors à la manière dont il traite des créatures vivantes : je ne dirai jamais qu’il doit les épargner et s’abstenir d’attenter à leur vie.

Autrement dit, cela doit se faire dans des conditions acceptables. Or certaines ne le sont pas. Ce que je dis là n’est pas nouveau, l’Oeuvre pour l’assistance aux animaux d’abattoir s’y consacre depuis plus de quarante ans. Mais c’est toujours d’actualité,. Je n’aime pas beaucoup penser que dans certains abattoirs pour porcs, les machines sont si mal réglées qu’un animal sur trois arrive vivant dans la cuve d’eau bouillante (cf. documentaire d’Arte sur des abattoirs industriels en Allemagne).

Ne faut-il manger que des animaux heureux ?

Qu’appelle-t-on un animal heureux ? Je ne peux pas le dire. C’est comme la liberté, le bonheur est une notion humaine. Mais je vois bien ce qui le fait souffrir. Je sais qu’il connaît la peur, l’angoisse, le stress. Je ne peux donc pas m’autoriser de cette ignorance pour infliger à l’animal des conditions d’existence qu’on pourrait lui éviter. L’entassement, l’absence de lumière et d’air naturels, la castration sans anesthésie, l’égorgement sans étourdissement préalable. On en revient toujours là.

Mais philosophiquement, il faut aller plus loin : l’homme doit accepter l’idée que son « bonheur » repose aussi sur un rapport apaisé, durant un temps déterminé, entre le monde physique et son propre corps. Pourquoi en serait-il autrement pour l’animal ?

Avez-vous eu des animaux ?

Oui, comme tout le monde, des « animaux domestiques », des chats en particulier. Leur fréquentation, la vie avec eux, m’ont appris qu’ils n’étaient sûrement pas des personnes et pourtant qu’ils avaient une « personnalité », qu’ils se distinguaient absolument les uns des autres par des traits d' »individualité », même si je dois mettre ces mots entre guillemets. La preuve, c’est qu’on souffre de perdre à la mort de l’un d’entre eux quelque chose qui était tout à fait propre à celui-là ; on ne remplace pas un animal par un autre comme on va acheter un nouveau fer à repasser.

Qu’est-ce qui distingue votre combat de celui de Brigitte Bardot ?

En un sens, peu de choses : moi non plus je ne supporte pas qu’on coupe à la tronçonneuse la tête d’un éléphant de mer vivant pour prendre ses défenses, qu’on massacre des bébés phoques à coups de bâton. Et je n’aime pas plus qu’elle la chasse à courre ou la corrida.

Et pourtant en un autre sens, tout : car la protection des animaux ne la protège pas, elle, ni de la haine raciale ni de fantasmer sur une « certaine idée de la France », qu’incarnerait à ses yeux le Front national… !

Source : Le Point

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