“Bestiaire” : réapprendre à regarder les animaux

“Bestiaire” : réapprendre à regarder les animaux

Le 26/02/2013

Clownesques dans les vidéos gags qui pullulent sur YouTube, divas dans les documentaires millimétrés du National Geographic, peluches vivantes à adopter sur les chaînes animalières, aventuriers humanisés dans les dessins animés Disney…

A rebours de ces représentations dont nous avons pris l'habitude, Denis Côté a voulu, avec Bestiaire, montrer les animaux pour ce qu'ils sont : le résultat est fascinant.

Il fallait du caractère pour relever ce défi de taille : le réalisateur s'y est attelé avec une radicalité de moyens déconcertante. Par une construction déceptive, toute la première séquence s'attache à nous dérober l'objet du film – les animaux – pour le remplacer par ce qui devrait nous intéresser en premier lieu : les hommes, ou plutôt le regard des hommes. Sans consentir à montrer l'objet de leur attention, la caméra se fixe sur des étudiants en art en train de dessiner un animal. Patiemment, elle capte le mouvement de leurs yeux, l'expression de leur visage, le va-et-vient régulier qui les promène du modèle à la feuille, de la feuille au modèle. Tout à leur art en cours d'apprentissage, ils se taisent, et seul le bruit du crayon chatouillant la feuille sonorise ce jeu de dérobade.

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L'observateur face à l'objet. L'étrange circulation triangulaire qui s'établit de l'objet jusqu'à l'oeil prolongé d'une main, de la main au support. La représentation en abyme : la feuille lentement possédée comme la pellicule où le film, de plan en plan, se dessine. Le dessinateur réuni avec l'animal dans la cage virtuelle du cadre, pour être vu à son tour par le spectateur, observateur second d'une représentation cinématographique en cours. Passif, face à la construction des images, il porte en guise de feuille et de crayons ses images antérieures de l'animal, YouTube, National Geographic, Bambi ou Le Roi Lion.

Cette seule première séquence, construite avec une maîtrise étonnante, s'offre à une infinité de lectures que les lignes précédentes se contentent de pointer. Mais s'il y a bien là-dedans une pointe d'ostentation, un peu de coquetterie dans le dispositif, il ne faut pas en prendre ombrage. Si dociles soient-elles envers les apprentis philosophes, théoriciens de la représentation et autres joueurs de mots, les images de Denis Côté s'offrent avant tout comme expérience, au sens le plus brut du terme.

Taxidermistes au travail

"Regardez-nous, et réapprenez à nous voir" : rien de plus simple, au bout du compte, rien de plus fort que cette approche pas trop pensante du film. Laissons-nous faire. Il faut prendre le rythme : dans le zoo filmé aux grands silences de l'hiver, chaque plan est fixe et long, bien cadré, comme un tableau dont la ligne de fuite inhabituelle et un peu dérangeante aurait attiré notre oeil lassé dans une galerie gavée d'oeuvres.

Accepter de sentir qu'aucun regard n'est neuf. C'est plus simple qu'on ne le pense, comme l'est le fait de voir soudain ce que nous rechignons à observer : après les étudiants en art, ce sont les taxidermistes au travail qui entrent dans la cage. Représentants post mortem et sans médium, manipulateurs de la matière première, eux aussi ont construit leur savoir et leur savoir-faire à force d'une attention extrême à l'animal tel qu'il est : sans fioritures ni décorum, tout en détail, petites imperfections, beaux naturels. La chair et les plumes sur une table, très loin du grand cirque des films.

Sur tout cela, un grand silence. Bribes de conversations entre employés du zoo, babillage imprécis de la foule en été, tous ceux qui ont payé leur place de l'autre côté de la cage : les mots sont presque inaudibles. A l'envers du discours, des bruits tonitruants viennent heurter l'oreille : machines à lisser les peaux, chaînes et portes grinçantes, longs vents d'hiver qui s'effilochent, cris d'animaux. Ici, le discours des hommes n'a pas voix au chapitre. Pour entrer dans la cage, il faut laisser les mots derrière soi : l'oeil seul est candidat à la pertinence.

Source : Le Monde

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